Tunisie: Les médecins pris en otage
Mardi, 24 Septembre 2013 06:52

medecinTribune. Les jeunes médecins spécialistes sont à nouveau dans la ligne de mire du gouvernement tunisien. Pour ces trentenaires qui ont souvent des enfants à charge, c’est bien le même cauchemar qui se répète, avec quelques variations, d’une année à l’autre. Par Karim Abdellatif

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En effet, après que plusieurs ministres de la santé publique ont échoué à imposer le service civil obligatoire aux médecins spécialistes des deux sexes, la commission des affaires sociales de l’A.N.C. est en passe de promulguer une nouvelle loi contraignant ces Bac+11 ou Bac+12 à travailler trois années supplémentaires pour l’Etat, sous peine de ne pouvoir ouvrir de cabinet privé. 

Les mobiles du gouvernement sont à priori louables, puisqu’il s’agit de lutter contre les « déserts médicaux ». La concentration des médecins et des structures sanitaires ou hospitalo-universitaires dans les villes du littoral crée un déséquilibre qui est à l’image de celui de tout notre pays. Faut-il alors applaudir le courage de dirigeants qui essayent de remédier aux aberrations héritées des régimes de Bourguiba et de Ben Ali ou bien critiquer leurs méthodes cavalières ?

Le projet de la nouvelle loi stipule que « avant de s’installer dans le secteur privé,  les médecins spécialistes seront dans l’obligation de travailler trois années en alternance dans des services hospitalo-sanitaires ou hospitalo-universitaires dépendant des structures de la santé publique. Ces affectations seront déterminées par le ministère de la santé selon ses besoins. […] Cette obligation intéresse aussi les assistants hospitalo-universitaires en médecine dont l’ancienneté est inférieure à quatre années. […] Le ministère de la santé délivrera aux médecins concernés qui auront achevé la durée obligatoire de travail dans le secteur public un certificat à cet effet qui sera une condition pour s’installer dans le secteur libéral en tant que médecin spécialiste. »  

Du côté des médecins, on crie à l’injustice. Les internes et les résidents en médecine se sentent systématiquement visés et n’ont plus aucune confiance en leur ministère de tutelle qui a renié à plusieurs reprises des accords signés avec leurs syndicats.

Espérons que l’exemple algérien ne se reproduira pas en Tunisie. Le Collectif Autonome des Médecins Résidents Algériens (le CAMRA) a entamé le 28 mars 2011 une grève illimitée pour protester contre le service civil qui était « l'obligation faite au médecin spécialiste nouvellement diplômé d'accomplir une mission sanitaire d'une durée variable d'un an à quatre ans selon la zone géographique (principalement les zones enclavées et du Sud) ». La grève a été accompagnée de plusieurs sit-in à Alger, Oran, Constantine et devant les ministères-clés. Le 4 mai 2011 les résidents ont été violemment repoussés près de la présidence de la république et le 1er juin 2011, la police a usé de la force, blessant beaucoup de résidents en médecine algériens.

Le 15 août 2013, pour faire face au même problème, l’Etat français a instauré le contrat d’engagement de service public (CESP) qui garantit aux étudiants en médecine qui s’engagent à s’installer par la suite dans un « désert médical » une allocation mensuelle de 1.200 euros (2.655 DT) pendant leurs études. Quant aux jeunes médecins généralistes qui décident de s’installer dans ces mêmes régions, ils auront « pendant deux ans un revenu net mensuel de 3.640 euros » (8.054 DT) à condition de réaliser 165 actes médicaux par mois, de ne pas facturer de dépassements d’honoraire et de participer aux gardes de nuit.

Depuis la création de la première faculté de médecine en Tunisie, il a été de coutume d’envoyer des résidents en médecine tunisiens se perfectionner à l’étranger, principalement en France. Ceci a contribué au maintien d’une qualité de soins et de connaissances honorable dans nos hôpitaux. Cet échange d’étudiants doit être préservé et encouragé, notamment en signant de nouveaux accords de partenariat avec des universités belges, suisses, allemandes, anglaises, etc.

L’intérêt de la nation consiste à assurer à tous les Tunisiens des soins médicaux satisfaisants, mais aussi à maintenir le bon niveau des structures hospitalo-universitaires où seront formés les médecins de demain. En ciblant de manière répétée les jeunes spécialistes, c’est toute une profession qui est mise à mal. L’activité privée complémentaire (APC) instaurée en 1995 pour les professeurs et les maîtres de conférences agrégés hospitalo-universitaires a contribué à la privatisation partielle du secteur de la santé publique, mais aussi à la baisse progressive de la qualité de l’encadrement des externes, des internes et des résidents en médecine.

Beaucoup de médecins tunisiens désespèrent de notre système de santé et partent travailler dans les pays du Golfe Arabe, en Afrique du Sud, en Australie, etc. Ce sont autant de compétences perdues qu’il aurait fallu encourager à rester en Tunisie au moyen d’une revalorisation des salaires du secteur public et en assouplissant le système de gardes, notamment par la création du repos de sécurité déjà adopté par plusieurs pays.

Enfin, quand on sait que les doyens des facultés de médecine souhaitent ajouter une année de « Clinicat » au cursus déjà long des résidents en médecine, on comprend l’exaspération et la colère de ces derniers.

K.A

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