Abou Yadh : Opération secrète ou manipulation éhontée ?
Mardi, 31 Décembre 2013 03:50

Les américains démentent leur participation dans la capture d’Abou Yadh. Un responsable de Misrata nie qu’une telle opération ait eu lieu dans sa ville, et accuse les médias tunisiens de servir des agendas politiques régionaux et internationaux. Enième opération d'intoxication à des fins politiques inaouvées ou réalité?

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«Contrairement à ce qui a été annoncé par des médias, les forces américaines n’ont pas participé dans aucune opération liée à Abou Yadh, le leader d’Ansar Chariaâ, en Libye». C’est ce qu’a annoncé l’ambassade des Etats-Unis à Tunis, dans un laconique communiqué diffusé dans l’après-midi du lundi 30 décembre, démentant ainsi sa participation dans une éventuelle arrestation d’Abou Yadh, telle que l’information que la quasi-totalité des médias tunisiens ont relayée ce jour-là.

Or dans une dépêche publiée le même jour, l’agence Tap, citant des «sources sécuritaires autorisées», a fait état de sa «capture» dans la ville libyenne de Misrata, par des «forces spéciales américaines» auxquelles des sécuritaires et des citoyens libyens auraient prêté main forte. Et voici que l’ambassade américaine apporte son grain de sel, en démentant la participation de ses forces stationnées en Libye, sans nier la possible arrestation d’Abou Yadh. Ceux qui auraient des questions à ce sujet, sont invités par l’Oncle Sam, à les poser aux autorités libyennes.

Quelques heures plus tard, c’est une chaîne de télévision libyenne, qui fait justement intervenir à l’antenne, des responsables du Conseil de la ville de Misrata, où les opérations sont censées avoir eu lieu. Et là, c’est à nouveau un cinglant démenti. Le responsable annonce qu’aucune force de sécurité de Misrata n’a participé à une telle opération. Pis : les médias tunisiens ayant relayé l’info sont accusés de servir des agendas politiques locaux et internationaux.

C’est que l’info, diffusée notamment par Mosaique et Shems FM, avant d’être reprise par la plupart des médias électroniques, a fait le tour du monde. La chaîne satellitaire Al Mayadeen, dirigée par le tunisien Ghassen Ben Jeddou aura également diffusé la vraie-fausse news, également répercutée par Reuters, qui a en l’occurrence cité la très officielle agence Tap pour se dédouaner.

Et  toutes ces sources ont rapporté qu’Abou Yadh, alias Seifallah Ben Hussein Mokni, leader du groupe Ansar-Chariaa classé comme «organisation terroriste» par les autorités tunisiennes, a été «arrêté dans la matinée de ce lundi 30 décembre, dans la ville de Misrata, en Libye».

Pourquoi Abou Yadh est un «bon client»
Or la nouvelle est de taille, puisque le chef du gouvernement Ali Laâridh avait affirmé, le 27 août dernier que l'organisation Ansar Chariaa est impliquée dans des actes terroristes et les assassinats politiques en Tunisie, annonçant la décision de la classer comme « organisation terroriste ». Il avait même déclaré que cette organisation est responsable des assassinats des deux martyrs de la Tunisie post-Révolution, à savoir, Chokri Belaid, le secrétaire général du Parti des patriotes démocrates unifié, et Mohamed Brahmi, le chef de file du Courant populaire.

A noter qu’Abou Yadh est également accusé d’avoir mené les attaques qui ont ciblé l'ambassade américaine à Tunis le 14 septembre 2012. Pour rappel, trois jours après l’irruption de manifestants dans l’enceinte de la représentation diplomatique US, le leader d’Ansar Chariâa avait donné un sermon dans la mosquée Al Fath, au cœur de Tunis, avant de s’éclipser, malgré l’encerclement de l’édifice par les forces de sécurité. Autant d’éléments donc, qui rendent a priori l’intervention américaine vraisemblable, surtout après le précédent d’Abou Anas Al Libi, arrêté dans la plus grande discrétion par les américains, au mépris de la souveraineté de la Libye, déjà fortement ébranlée.

Tous les ingrédients sont donc a priori réunis pour faire de cette info (intox ?) une véritable bombe médiatique. Surtout dans un contexte très tendu, à la veille d’un Nouvel An sous haute sécurité en Tunisie. Sauf qu’à ce stade, et suite à la mise au point de l’ambassade US, assortie des précisions du responsable libyen, nous voici reparti à zéro. Donc, officiellement, les américains n’ont pas participé aux opérations, qui n’ont d’ailleurs pas eu lieu à Misrata, à en croire les sources libyennes.

Manipulation médiatique ?

A ce stade, on ne peut donc même pas exclure, qu’Abou Yadh est toujours en liberté, et que toute l’affaire ait donc été montée de toute pièce. Entretemps, certaines pages proches de la mouvance djihadiste sur les réseaux sociaux, ont à leur tour diffusé un message niant la réalité même de l’arrestation d’Abou Yadh, et accusant ceux qui ont colporté cette rumeur de tenter de «provoquer» les jeunes du courant radical religieux, et des les pousser à «l’erreur», en cette veille de Nouvel An où les forces de sécurité tunisiennes sont sur les dents. Et jusqu’ici, la Tunisie a été épargnée.

Des médias électroniques en mal de buzz, ont-ils choisi de diffuser une info non vérifiée, histoire de faire grimper le taux de clics sous la pression d’annonceurs peu regardants sur la qualité tant que l’audience est assurée ? Cette (relative) stabilité, ce manque d’action (violente) dérangeraient-ils certains au point qu’ils aillent jusqu’à inventer des «infos» susceptibles de provoquer de nouvelles flambées à médiatiser? Or vu la quantité d’intox quotidiennement diffusée, par des officines affichant une douteuse proximité de certains partis politiques, il est même possible qu’il s’agisse d’une manipulation délibérée. Ainsi, la seule journée du samedi 28 décembre, a été marquée par la diffusion massive de deux intox d'une extrême gravité.

Mais quelle que soit l’hypothèse que la suite des événements finira par accréditer, la régulation des médias paraît d’une absolue nécessité.

Moez El Kahlaoui

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