Terrorisme en Tunisie : Les pièges de la piste algérienne
Lundi, 10 Février 2014 23:54

Pendant que les opérations anti-terroristes semblent prendre un tournant décisif, dans une Tunisie enfin dotée de sa nouvelle Constitution, le grand ménage démarre en fanfare en Algérie. Coïncidence ou hasard du calendrier politique? Pas vraiment de quoi dissiper les suspicions tunisiennes.

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Mohamed-Ali Laroui, le porte-parole du ministère tunisien de l’Intérieur l’a affirmé à plusieurs reprises: «Les chefs de ceux qui ont égorgé les soldats tunisiens au Châambi sont des Algériens». Dans la soirée du dimanche 9 février, il précisera, dans une émission diffusée par Ettounissia, que les terroristes tunisiens «Alaaedinne Njahi, Kamel Gadhgadhi, Ali Kalai ont participé au crime contre nos militaires au Châambi» soulignant encore une fois que l’assassinat a été accompli sous la direction «d’éléments algériens».

Une complicité qui ne dégage en rien la responsabilité des terroristes tunisiens, coupables d’un crime d’une rare sauvagerie. Ils auront égorgé des soldats, défenseurs de leur propre patrie. Ils porteront des armes, pour tuer de leurs propres mains des leaders de la stature de Chokri Belaid, ou de Mohamed Brahmi, poussant toute la Tunisie au bord du précipice, à un moment des plus délicats de son histoire.  Mais les faits sont là. Et ce n’est pas la première fois que des ressortissants algériens sont pointés du doigt dans des affaires de terrorisme dans notre pays.

L’avocat Faouzi Ben M’rad, ancien membre du comité de défense de Chokri Belaid, a en effet accusé, lors d’une conférence de presse tenue le 22 février 2013, des parties algériennes d’être derrière l’assassinat du martyr. Me M’rad, l’avocat qui s’est illustré dans le procès qui a mené à l’interdiction et à la dissolution du RCD, n’aura pas eu l’occasion d’étayer sa thèse qui avait même suscité un tollé. Un mois plus tard, il mourra d’une crise cardiaque.

Coïncidence ou hasard du calendrier politique, deux jours après que Kamel Gadhgadhi ne soit abattu en Tunisie, voici qu’Al Khabar, le journal au plus gros tirage d’Algérie, annonce, dans son édition du 6 février, une grave décision du président Abdelaziz Bouteflika. Une nouvelle fracassante, qui n’a pourtant pas eu, chez nous, le retentissement qu’elle mérite.

Bouteflika contre les services secrets
Bouteflika a en effet démis de leurs fonctions une centaine d’officiers de l’armée, de la gendarmerie et du puissant Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS), autrefois nommé Sécurité Militaire (SM). Le général Mohamed Mediène, dit Toufik, formé par le KGB soviétique, avec au compteur 49 ans de carrière dont 25 à la tête des services secrets, est directement visé. Il pourrait même être vivement «incité» à prendre sa retraite.

Son adjoint, le général Hassan, responsable du service de la lutte anti-terroriste au sein du DRS a été arrêté et devrait être déféré devant un tribunal militaire pour, entre autres, «constitution de bandes armées, et détention d’armes de guerre». L’homme qui a refusé de répondre à la convocation du tribunal militaire, a été arrêté chez lui de manière musclée, par des brigades sous les ordres du général Ahmed Gaïd Salah, chef de l’État-major, vice-ministre de la défense, et, surtout, l’un des plus solides alliés du président Bouteflika.

Et durant ces semaines, pendant que les opérations de ratissage anti-terroriste semblent prendre un tournant décisif, dans une Tunisie enfin dotée de sa nouvelle Constitution, le grand ménage démarre en fanfare en Algérie. Et pour cause.

Rôle trouble du DRS
Des experts de premier plan ont témoigné à de nombreuses reprises, du rôle trouble joué par les services spéciaux d’Alger lors des turbulences terroristes. Ainsi, en novembre 2003, Mohammed Samraoui, colonel démissionnaire de la Sécurité militaire algérienne, révèlera, dans une interview publiée par le journal français «Libération»,  que les généraux ont manipulé les Groupes Islamiques Armés (GIA). L’objectif étant, selon le colonel, de «pousser à la radicalisation des islamistes extrémistes pour discréditer le Front Islamique du Salut», et de «justifier a posteriori l'annulation des élections et de terroriser la société civile pour la forcer à se ranger derrière l'armée». Un scénario qui pourrait sembler familier aux Tunisiens.

Un autre exemple ? Une enquête publiée en février 2005 dans «Le Monde Diplomatique» laisse clairement entendre qu’Amari Saifi, dit Abderrezak «El-Para», l’un des leaders du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), une organisation qui agit depuis janvier 2007 sous le nom d’Al Qaida au Maghreb Islamique (Aqmi), serait instrumentalisé par le Département du renseignement et de la sécurité (DRS). Un détail : El Para doit son sobriquet à son passage par les forces spéciales de l’armée algérienne. Et le 7 septembre 2007, c’est le président Bouteflika lui-même qui échappera, dans la ville de Batna, à un attentat suicide, revendiqué par l’Aqmi.

Suspicions tunisiennes
Alors que la Libye sombre actuellement dans l’anarchie, certains observateurs ont relevé que les zones frontalières orientales de la Tunisie ne connaissent que des escarmouches, tandis que les attaques les plus graves sont menées par des groupes terroristes du côté de nos frontières occidentales. Un paradoxe qui contribuera à susciter des suspicions, que l’historique de nos relations avec nos puissants voisins n’aide pas à dissiper.

Ainsi, la participation en sous-main des services spéciaux algériens dans «les événements de Gafsa» de janvier 1980, est connue et reconnue depuis les aveux formulés par Kadhafi en 1982. Si l’ex-dictateur libyen avait bel et bien financé et organisé l’opération armée qui a ciblé à cette époque le sud tunisien, ce sont de hautes sphères du pouvoir algérien qui ont été à l’origine de cette meurtrière initiative.

Et hier comme aujourd’hui,  le pouvoir, à Alger, est loin d’être monolithique. Surtout que la scène politique algérienne paraît plus marquée que jamais par la lutte ouverte entre le clan présidentiel et le département de la sécurité militaire, flanqué de ses satellites politiques et médiatiques.

Or depuis Sakiet Sidi Youssef, et avant même l’aube des Indépendances, ce qui se passe en Algérie, a toujours eu une influence directe sur la Tunisie, et vice-versa. Et l’histoire de notre destin commun continue donc, manifestement, de s’écrire en lettres de sang. Dans un contexte où c’est la Tunisie qui semble présenter désormais le terreau le plus favorable au développement des groupes extrémistes religieux, après que l’Algérie ait saigné durant une décennie. Mais aussi tumultueuses soient-elles, les relations tuniso-algériennes ne sauraient être résumées aux épisodiques éruptions de violence et aux dérives barbouzardes.

L’amitié portée par le président Abdelaziz Bouteflika à la Tunisie et à ses dirigeants ne date pas de ses rencontres avec Rached Ghannouchi ou Béji Caid Essebsi. Le dirigeant algérien est connu pour être un fervent ami de la Tunisie, et pour avoir particulièrement apprécié, (surtout dans les années 70), la douceur de Hammamet. Des doléances trop pressantes ne risqueraient-elles pas de «gêner» aux entournures des parties amies, à la veille des élections algériennes prévues pour avril 2014 ? Peut-être. Mais allez dire cela aux parents, veuves, et enfants, de nos martyrs.

Oualid Chine

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