Tunisie : Pourquoi nos jeunes préfèrent la mort
Lundi, 18 Juin 2012 15:41

suicide-tunisieDéprimé par la situation en Tunisie, Karim Alimi s’est pendu. Un mort de plus sur une longue liste. Même si les tendances suicidaires s’expriment de manières très différentes. Or ces penchants morbides n’épargnent même pas les plus religieux de nos jeunes. Car la culture de la mort plonge aussi ses racines dans notre Histoire plurimillénaire.

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Karim Alimi a été retrouvé, samedi 16 juin, pendu au bout d’une corde dans sa chambre, à son domicile, du côté de l’Ariana. Il avait averti ses amis de son intention, mais ils ne l’avaient pas pris au sérieux. Karim aurait été profondément déprimé par la situation de la Tunisie. Le 2 janvier, un jeune s’est donné la mort en se jetant dans un puits, à Siliana. Le 13 mars, un homme s’est pendu sous le pont de La Cagna, à Tunis. En mai dernier, c’est un blessé de la Révolution, Hassan Saîdi, qui s’est suicidé, en avalant une grande quantité de cachets de neuroleptiques. Son frère accusera des policiers de l’avoir torturé dans un poste près du ministère de l’Intérieur. Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu le 17 décembre à Sidi Bouzid, avant d’enflammer toute la Tunisie. Son exemple fera école. Des Tunisiens continueront à s’imbiber d’essence, et de se brûler, des mois après le 14 janvier.

bouazizi

Cas isolés ? Exceptions dans un pays où la question du suicide reste taboue pour cause d’interdit religieux ? Rien n’est moins sûr. Selon une étude menée à Tunis en 2008, sur des jeunes en milieux scolaires, l’idée du suicide aurait ainsi trotté dans la tête de 37% de nos adolescents. Certes, le chiffre n’exprime ici pas nécessairement une intention clairement affirmée d’en finir. Mais il est tout de même préoccupant. Quatre années et une Révolution après, la situation ne semble pas prête de s’arranger. Même si les tendances suicidaires s’expriment de manières très différentes, selon les milieux sociaux, les mentalités, et les principales préoccupations de ces jeunes. L’appel du néant peut se révéler irrésistibles dans les cas de grande détresse psychologique ou sociale. Même si le passage à l’acte peut prendre les apparences les plus diverses.

Roulette russe pour grand brûlés
La roulette russe maritime, sur une embarcation de fortune,  est aussi très prisée. C’est d’abord par désespoir si nos harragas mettent les voiles. Même s’ils gardent cette infime étincelle d’espérance qui les maintient en vie, le temps de se jeter à l’eau comme on lance des dés, ou comme on tourne un barillet. En mars 2011, douze jeunes tunisiens ont ainsi été repêchés au large de Kerkennah. Mais la liste est longue, et le flot des disparus en mer n’est pas près de s’arrêter. Combien de disparus pour les 5000 Tunisiens ayant réussi à atteindre Lampedusa en Février 2011 ? Les candidats à la grande traversée ne sont-ils pas aussi des suicidaires affirmés ? Et si la culture officielle tire un trait sur ce phénomène de société, les chanteurs de raï ou de mezoued tunisien, ne s’y trompent pas, eux, en puisant aussi leur inspiration dans cette nouvelle mythologie du Rubicon.

clandestins tunisie harragas

Les candidats au martyre
Les tendances suicidaires ne semblent même ne pas épargner les plus religieux de nos jeunes, même si elle prend d’autres apparences, notamment celle du djihadisme au Moyen-Orient, de Bagdad à Kandahar. Selon la CIA, la Tunisie serait ainsi, par rapport à sa population, le pays qui a le plus exporté de djihadistes en Irak. Or celui qui choisit une telle destination, en temps de guerre, ne se fait aucune illusion sur l’issue finale, qui serait même souhaitée. Et voici que le 7 juin dernier, les autorités syriennes font état de l’arrestation de 19 jeunes tunisiens qui n’aspiraient qu’à mourir en martyr, sur le chemin de Damas. Dans les années 70 du siècle dernier, nos écorchés vifs choisissaient d’autres fronts. Ceux de l’Amérique Latine en effervescence révolutionnaire, ou celui de la Palestine, et de son Front Populaire de Libération. Paradoxalement, peu d’études sérieuses ont été accomplies sur le sujet. La culture de la mort pourtant omniprésente dans la Tunisie d’hier à aujourd’hui, ne semble se développer que dans la clandestinité. Alors même que le suicide dans notre pays, plonge ses racines dans une Histoire plurimillénaire, Thanatos n’avance que masqué dans nos contrées.

La résistance jusqu’à la mort
hannibalDidon, la reine de Carthage, s’est immolée sur un bûcher, 3000 ans avant Mohamed Bouazizi. Le général Hannibal, gloire de la Tunisie Antique, a ingéré du poison pour échapper aux Romains qui le pourchassaient jusqu’en Turquie. La Kahena, la légendaire guerrière Berbère s’est donné la mort pour ne pas tomber vivante entre les mains de ses ennemis. Et l’épopée de Daghbaji, ce héros de la lutte pour l’Indépendance, est toujours dans les mémoires. La chanson de geste n’a pas fini de retentir comme un hymne à la victoire. A la vie, à la mort. «Les cinq compagnons ont marché sur ses pas, avec l’Ange de la Mort sur leurs traces», rappellent ces paroles sur un rythme lancinant.

daghbajiAutant dire que le Bushido, la voie des samouraïs japonais parait bien pâle à côté des épopées de l’Histoire tunisienne. S’ils arrivaient que les guerriers nippons se donnent la mort pour laver leur honneur, un aide leur tranchait illico la tête, d’un coup de katana (sabre), pour abréger leurs souffrances, dès qu’ils se plantaient le poignard dans le ventre. De Kasserine à Thala, nos jeunes, eux, ont combattu la mort, face à face. Défié à mains nus, ou armés d’une poignée de cailloux, la mitraille des forces d’interventions de Ben Ali.

Mais à quel ennemi voudraient donc échapper les jeunes Tunisiens d’aujourd’hui, alors qu’a priori, le pays est aujourd’hui indépendant, et s’est libéré de la dictature ? Et si Hannibal s’est lancé à l’assaut de Rome à dos d’éléphant, c’est avec le radeau de la méduse que les nouvelles incursions tunisiennes outre-méditerranée ont le plus d’affinités. Et quand le régime sanguinaire d’Assad expose des jeunes Tunisiens sur ses chaînes satellitaires, on mesure d’autant l’échec de nos gouvernements successifs. Leur impuissance à présenter des projets de vie, des voies canalisant l’énergie et l’engagement d’une jeunesse, qui a stupéfié le monde par sa vivacité. Un Etat digne de ce nom est censé redonner de l’espoir à ses citoyens. Faire ne serait-ce qu’entrapercevoir les nouvelles voies susceptibles de s’ouvrir. Rappeler que le combat essentiel est celui de la reconstruction de la Tunisie. Et il se joue maintenant et ici. Le cas échéant, un pays dont la jeunesse préfère la mort a-t-il véritablement un avenir ?

Oualid Chine

Tunisie : Pourquoi nos jeunes préfèrent la mort
 

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