Tunisie : Mobilisation contre la menace du gaz de schiste
Lundi, 24 Septembre 2012 11:49

schisteDes multinationales pétrolières sont en passe d’exploiter le gaz de schiste et occasionner des dégâts irréversibles sur l’environnement. Les réseaux sociaux ont diffusé tous azimuts des vidéos, des articles mettant en exergue la pollution de l’eau, et la dégradation durable des terres. Et voici que la Tunisie paraît aujourd'hui menacée, dans un contexte de stress hydrique prononcé.

Dès le 11 septembre, c’est Mohamed Balghouthi, consultant en intelligence économique et expert en ressources minières, qui donnera l’alerte. Il publiera sur la question un article particulièrement inquiétant qui donnera d’entrée la mesure des risques. Il écrira ainsi notamment : «Le Projet pour l’Exploitation des Gaz de Schistes est le danger absolu car il touche directement l’eau, la terre, et l’air, donc la vie, par une pollution irréversible».

M. Balghouthi énumérera ces risques :

  • La pollution de la nappe phréatique et disparition de la vie : eau gorgée de substances volatiles, cancérigènes et inflammables (plus de 700 composant chimiques létaux : benzène, toluène, radium, acide sulfhydrique… rendant l’eau impropre à la consommation des animaux et des êtres humains.
  • fragilisation des couches géologiques avec risques d'effondrements et séismes graves (de 4 à 5 sur l’échelle de Richter)
  • Pollution irréversible par également la remontée à la surface de radionucléides prisonniers dans la roche depuis 400 Millions d’années.

Dans certaines régions d’Amérique du Nord où le gaz de schiste a été exploité, il apparait ainsi que l’eau du robinet arrive à s’enflammer pour peu que l’on rapproche du liquide pollué une allumette…

schiste

Or la pollution des nappes d’eau est d’autant plus grave que la Tunisie fait face à un grave manque en ressources hydriques. En d’autres termes, le cauchemar des coupures d’eau qui ont marqué l’été 2012 dans nos régions risqueraient donc de s’aggraver à moyen terme, si l’exploitation du gaz de schiste démarrait réellement.

Sauf que selon Mohamed Balghouthi elle a déjà commencé : «pour la première fois sur le continent africain, en mars 2010, sous le gouvernement Ben Ali,  on a creusé dans notre pays à 4000 m de profondeur, injecté des milliers de m3 d’eau, plusieurs tonnes de sable et de céramique, quelques centaines de m3 de solvants hautement toxiques, pour extraire du gaz de schiste ». M. Balghouthi précise que l’opération a été diligentée par l’entreprise Perenco qui a foré dans la concession «El Franig »  à quelques km de Chott El Jérid, au sud de la Tunisie.

Des éléments qui seront confirmés dans un débat sur Express Fm, puisque le P.D.G. de l'E.T.A.P. (Entreprise Tunisienne d'Activités Pétrolières) M. Mohamed Akrout a reconnu que  «la fracturation hydraulique, technique par laquelle on injecte sous haute pression un cocktail de produit chimique pour fissurer la roche et extraire le pétrole et le gaz que contient cette dernière, est déjà pratiquée au sud de la Tunisie».

La position de l’Etat tunisien
Les inquiétudes ont été alimentées par les premières déclarations faites par Mohamed Lamine Chakhari, ministre de l’Industrie, le 19 septembre, sur les ondes d’Express FM. Le ministre a ainsi affirmé que «les techniques d’exploitation de ce gaz, qui ont connu un grand succès aux Etats-Unis et au Canda, ne sont pas dangereuses», rappelant qu’une convention a été conclue avec le groupe Shell pour l’exploitation du gaz de schiste en Tunisie. Et c’est dans ce cadre que cette société effectuera des travaux de prospection dans la zone du « bassin de Kairouan » (de Kairouan jusqu’à El Jem via le gouvernorat de Sfax) et utilisera des techniques de forage sur une profondeur de plus de 4500 mètres.

Autant dire que ces propos ministériels ont enflammé l’opinion publique. Et sur les réseaux sociaux, nos concitoyens ont abondamment  critiqué ces déclarations. Des politiciens s’engouffreront dans la brèche.

Rouges et Verts contre le schiste
Hamma Hammami, leader du parti des Travailleurs tirera la sonnette d’alarme, sur les ondes de Mosaique FM, le 21 septembre, soit deux jours après les déclarations du ministre de l’Industrie. M. Hammami a ainsi «mis en garde contre les multinationales qui ne cherchent qu'à réaliser des bénéfices aux dépends de l'intérêt des peuples», et rappelant que «plusieurs projets dans certains pays européens ont été suspendus en raison de leurs risques sur la santé et l'environnement». En clair : le gouvernement est exhorté «à plus de transparence en ce qui concerne les contrats réalisés avec les multinationales».

schisteLe Parti des verts pour le progrès (PVP) attendra le samedi 22 septembre pour «avertir le gouvernement des énormes menaces que font peser les opérations d'extraction du gaz schiste sur les ressources hydriques, la santé humaine et la pollution de l'air et de l'eau potable». Le PVP appellera ainsi à «geler toute activité d'exploration pouvant endommager l'environnement et à annuler d'urgence tous les permis d'exploration accordés pour l'exploitation des hydrocarbures non conventionnels».

Le même jour, le ministère de l'Industrie finit par préciser dans un communiqué «qu'aucun permis d'exploration du gaz de schiste n'a été accordé», précisant que «la commission consultative des hydrocarbures a examiné une demande présentée par la société Shell pour la réalisation, en 2013, de travaux de prospection d'hydrocarbures traditionnels (pétrole et gaz) et non conventionnels (gaz de schiste)». S’agirait-il donc d’une manœuvre destinée à calmer l’opinion publique ou d’un réel souci d’examiner en profondeur l’impact dévastateur que pourrait avoir cette exploitation sur notre environnement et notre qualité de vie ? A ce stade, aucune décision définitive ne parait avoir été prise.

Interdit en France et au Canada
En attendant, dans des pays comme le Canada qui n’ont pourtant aucun problème affectant leurs ressources en eau, Martine Ouellet ministre des Ressources naturelles, affirme que «l’exploitation comme l’exploration du gaz de schiste ne sera jamais sécuritaire». Même cas de figure en France où la fracturation hydraulique a été interdite depuis juillet 2011. Sept permis d’exploitation du gaz de schiste ont ainsi été rejetés, le président français a invoqué « les trop lourds risques environnementaux».

En somme, les multinationales de l’énergie se retrouvent à chercher à amortir les technologies, recherches,  et équipement qu’elles ne peuvent plus mettre à contribution en Amérique du Nord ou en Europe. La Tunisie va-t-elle leur permettre de récupérer leur mise, quitte à faire courir des risques graves à sa population ?

Moez El Kahlaoui

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