Non à une base militaire étrangère en Tunisie (1/3)
Lundi, 20 Janvier 2014 06:05

Tribune. Qu’est-ce qui suscite autant de soupçons quant à un hypothétique projet de base militaire US en Tunisie ? L’évocation si fréquente de ce sujet n’est pas fortuite. Voici le premier volet d'une série de trois articles retraçant l'historique et analysant en profondeur la stratégie américaine dans notre région. Par Ridha Ben Slama

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Depuis l’effondrement de l’Union Soviétique, les relations internationales subissent une succession de mutations, même si elles continuent à être dominées par une double concurrence : entre puissances traditionnelles d’une part et, d’autre part, entre des pays en croissance qui cherchent à acquérir la puissance (Chine, Inde, Brésil). Mais, au milieu de ces transformations capitales, la tragédie du 11 septembre 2001 représenta un réel tournant dans la politique étrangère des États-Unis. Elle conduisit notamment à une réorganisation de la structure militaire globale de commandement qui se focalisa sur l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Est en raison de leur proximité avec le Moyen-Orient. Les visées américaines pour un vaste maillage de bases militaires commençaient à se profiler depuis dix ans environ. En décembre 2003, le site d’information sur les questions de la défense, de la stratégie et de l’armement (http://www.middle-east-online.com), citait un rapport établi par la « Heritage Foundation » s’intitulant « Aide militaire américaine pour l’Afrique : Une meilleure solution », qui précisait que « le commandement militaire essaye également d’établir des arrangements dans des pays comme la Tunisie et le Maroc pour permettre aux forces américaines d’intervenir plus efficacement au continent si des troupes américaines sont sollicitées ». Le rapport[1] indiquait que les militaires américains prévoyaient de restructurer leur commandement en Afrique du Nord et dans le reste du continent africain. Cette prise en considération de l’importance stratégique de l’Afrique apparaissait de façon claire dans une étude de Princeton N. Lyman et de J. Stephen Morrison (The Terrorist Threat in Africa, janvier-février 2004 - revueForeign Affairs). La thèse des auteurs soulignait que l’absence d’une approche interventionniste active de la part des États-Unis conduirait à une intensification des menaces terroristes en provenance d’Afrique. Les stratèges américains parlent de « forward posture » (avant-poste) et « forward presence » (présence avancée) comme cadre de la redéfinition par l’Alliance atlantique des nouvelles menaces (terrorisme, sécurité des frontières, trafic de drogue, immigration illégale, et instabilité régionale). Cette approche impulsa de nombreuses initiatives régionales de sécurité et se traduisit par l’intégration de l’Afrique dans « la guerre contre le terrorisme » (la Combined Joint Task Force-Horn of Africa, la Pan-Sahelian, la Trans-Saharan Counter Terrorism Initiative), qui incluait l’Algérie et le Sénégal, ainsi que trois pays au statut d’observateur Nigeria, Maroc et Tunisie. Plus de quarante pays d’Afrique subsaharienne reçurent, à partir de 2005, une aide du programme Imet (International Military Education and Training), y compris les pays d’Afrique du Nord, Libye exceptée. Sans oublier la Middle East Peace Initiative (Mepi) dont le mandat officiel est de promouvoir la réforme dans le Grand Moyen-Orient (englobant l’Afrique du Nord).

En 2004, le Commandant suprême des forces US en Europe et de l’OTAN, le général James Jones, affirmait que « tout comme le Maroc et la Tunisie et les nouveaux membres d'Europe de l’Est de l’OTAN, d’autres nations pourraient nous fournir des bases précieuses pour l’entraînement des forces militaires américaines. Ces bases même de caractère temporaire, simples, avec des pistes, casernes et électricité pourraient être utilisées par des forces expéditionnaires pendant plusieurs mois, s’il en est besoin » (Anthea Jonathan, « US eyes North Africa », Politics, 10 mars 2004). Le général Charles Wald déclarait pour sa part « Nous souhaiterions pouvoir atterrir avec nos avions dans des bases en Algérie, ou avoir des exercices en commun… Nous pensons que nous avons beaucoup à apprendre des Algériens », (Giles Tremlett, « US Sends Special Forces into North Africa », The Guardian, 15 mars 2004).

Le Monde Diplomatique constatait de son côté que les États-Unis ont renforcé leur présence en Afrique sous couvert de « guerre contre le terrorisme » afin de « sécuriser » leurs approvisionnements : « les 23 et 24 mars 2004, les chefs d’état-major de huit pays (Tchad, Mali, Mauritanie, Maroc, Niger, Sénégal, Algérie, Tunisie) ont, pour la première fois, participé à une discrète réunion au siège du commandement européen de l’armée américaine (US-Eucom), à Stuttgart »[2]. Dans le même article, l’auteur souligne les différentes visites de responsables américains : « la visite du secrétaire d’Etat Colin Powell au Gabon et en Angola en septembre 2002, le voyage du président George W. Bush au Sénégal, au Nigeria, au Botswana, en Ouganda et en Afrique du Sud en juillet 2003, et la tournée du général Charles F. Wald, commandant adjoint de l’Eucom, dans dix pays (Ghana, Algérie, Nigeria, Angola, Afrique du Sud, Namibie, Gabon, Sao-Tomé-Et-Principe, Niger et Tunisie), deux semaines avant la réunion de Stuttgart ».

L’administration américaine a de la suite dans les idées ! Le Commandement des États-Unis pour l'Afrique (AFRICOM) fut créé par le Département de la Défense en 2007 et entra en fonction en 2008. Le général William Ward effectua en février de la même année une visite au Maroc puis fin mai 2008 en Tunisie, où il niera avoir demandé « une présence militaire américaine permanente ». Est-ce alors une présence militaire non-permanente ? A la même période, il visita le Maroc et évoqua une « menace réelle de l’extrémisme violent d’Al-Qaida » en Afrique du Nord ! Ce qui reste assez incohérent, c’est qu’après l’intervention en Afghanistan, censée démanteler Al-Qaida, les Américains commencèrent à soutenir que la zone sahélienne allait devenir un « nouvel Afghanistan »[3]. De deux choses l’une, ou bien l’armée américaine (et l’OTAN) a échoué à neutraliser la nébuleuse terroriste dans son fief avec tout ce qu’ils avaient engagé comme forces et moyens, ou alors ils emploient une vieille tactique en suscitant le danger pour motiver et justifier le besoin de protection puis la prise de contrôle. Toutes ces manœuvres s’entourent d'un luxe de préalables, de conditions, de règles et de protocoles ! Certains soupçonneux entrevoient l’utilisation des bandes de mercenaires infiltrés que les officines barbouzardes promènent là où la menace terroriste servirait les intérêts de « l’empire » pour obliger les pays récalcitrants à accepter une présence militaire. Faut-il rappeler que le mythe d'une variante américaine de l’Empire Romain en plein 21ème siècle est bien présent chez l’establishment politique et patronal américain ? La même tactique a été employée avec les pays du Golfe pour imposer des bases militaires que les monarchies refusaient avant l’invasion du Koweït et sa « libération ».

La question du Commandement régional américain pour l’Afrique (AFRICOM) s’était posée à nouveau suite à la publication dans Asharq Alawsat, le 15 février 2010, d’une interview avec l’Adjoint au Commandant chargé des activités civiles et militaires J. Anthony Holmes - ancien ambassadeur américain au Burkina Faso – qui avait abordé la persistance de l’intention de l’AFRICOM d’établir un quartier général en Afrique.  « De nombreux pays africains ont exprimé leur intérêt d’accueillir l’AFRICOM, mais nous avons pris la décision de rester en Allemagne pour une durée indéterminée », avait dit Holmes qui soulignait que la stratégie mise en place par l’AFRICOM pour lutter contre Al Qaida au Maghreb Islamique se centrait sur la coopération avec les gouvernements de la région, et non par l’intervention militaire directe.

La situation géographique de l’Algérie et son statut de pays qui est sorti finalement d’une décennie de violence terroriste, en firent une cible du projet de base. La corrélation devient nette entre « la guerre contre le terrorisme » et les objectifs plus traditionnels de sécurité nationale des États-Unis[4] pour garantir l’accès aux diverses sources énergétiques. En fait, l’administration américaine lorgnait vers la base aérienne de Tamanrasset à l’extrême sud du pays[5]. Le Major général Ronald Ladnier, commandant des forces aériennes de l’US Africom, fit un déplacement à Alger, le 26 janvier 2010, quelques semaines après celle de son supérieur hiérarchique, le général Willam Ward. Une réunion importante eut lieu le 3 février 2010 et réunit le Directeur Général de la Sureté Nationale Algérienne et le haut fonctionnaire du Bureau de coordination du Département d’Etat pour le contre-terrorisme. Cette réunion avait été précédée par une rencontre entre le général William Ward, commandant de l’AFRICOM et le général-major Lounès Commandant des Forces Aériennes algériennes, ainsi que la rencontre du patron de l’US Airforce pour l’Africom, le Général Ronald Landier, avec des membres du gouvernement Algérien.

À la mi-février 2010, les négociateurs américains, dont l’Ambassadeur américain en Algérie David Pierce, crurent constater un « assouplissement » des positions algériennes quant à l’installation d’une base de drones à Tamanrasset. L’installation d’une base américaine de drones en décembre 2011 à Guelmime dans le Sud Marocain, coordonnée avec l’exercice de dizaines de Gi’s de l’African Lion, avaient -semble-t-il- contrarié l’Algérie. Puis, la révolution tunisienne se déclencha et l’intervention de l’Otan en Libye remit en question cette « coopération » algéro-américaine sur ce sujet. Ce n’est qu’en janvier 2012 que l’Algérie refusa officiellement de discuter de location de bases militaires non seulement aux Américains, mais à toutes forces étrangères qui montreraient une intention dans ce sens par respect de sa souveraineté territoriale.

R. B. S

Auteur de :

Libertés fondamentales et mode de corruption des systèmes- Editions Thélès- France – février 2010.
Le Songe Massyle, Roman historique, TheBookEdition, janvier 2011.

Du même auteur sur Mag14:



[2] Activisme militaire de Washington en Afrique, Le Monde Diplomatique, par Pierre Abramovici, juillet 2004.

[3]C. Smith, « U. S. looks to Sahara as new front in terror war »,International Herald Tribune, 12 mai 2004.

[4]M. T. Klare et D. Volman, « Africa’s oil and American national Security », Current History, may 2004, p. 226-231.

[5] http://www.algeria-watch.org/fr/article/pol/geopolitique/base_americaine_sud.htm

 

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