Vendredi, 06 Avril 2012 04:29

bourguiba habibIl y a tout juste 12 ans que Habib Bourguiba, le premier président de la République Tunisienne, nous a quittés. Il n’aura pourtant jamais été aussi présent sur la scène publique. Escamoté durant les 23 années du règne de Ben Ali, voici que le fantôme de l’homme d’Etat semble planer sur la Tunisie d’aujourd’hui.

L’homme n’aura jamais été aussi vivant. Incarné par Raja Farhat, il brûlera les planches, sur la scène du théâtre municipal de Tunis. On le verra sur une affiche géante, à Monastir, à l’occasion de «l’Appel de la patrie» lancé par Béji Caid Essesbi et ses compères. Il réapparaitra rajeuni sur grand écran, en 2007, dans le film de Fadhel Jaziri, «Thalathun». Douze ans après sa mort, Bourguiba fait encore la une des journaux. Et pour cause.

L’homme aura assurément marqué son époque et son pays. Dans le sillage des réformateurs, dans la lignée de Tahar Haddad, il interdira la polygamie, et propulsera la femme tunisienne au rang d’actrice à part entière du destin de la Tunisie. Alors que ses sœurs arabes sont au mieux marginalisées, au pire brimées et cantonnées au second plan. Bourguiba nous léguera pour héritage, le Code du Statut personnel. Bourguiba, c’est aussi cette volonté de faire du savoir la principale arme du développement, alors que les pays frères préféraient engloutir leur budget dans le gigantisme de leur armée.  On devra également à Bourguiba l’article 1 de notre Constitution. Un petit chef d’œuvre qui veillera à la fois à valoriser l’identité nationale, sans pour autant compromettre son accès la modernité. Nos élus à l’Assemblée Constituante auront d’ailleurs décidé de garder cet article qui n’aura pas pris une ride depuis 1959. Une performance. Un coup de chapeau implicite à Habib Bourguiba. Faut-il pour autant en appeler à ses mânes pour tenter d’en capter la «baraka» progressiste et moderniste ?

Premier coup de griffe à la Constitution
Le premier président tunisien est souvent présenté sous les dehors du sage. Pourtant, son règne n’aura manqué ni d’aventurisme, ni même d’atermoiements. Si l’homme ne craindra pas la confrontation (diplomatique) avec l’Egypte de Nasser, cela ne l’empêchera pas de céder, lui aussi, au chant des sirènes du nationalisme arabe. Après avoir ridiculisé Kadhafi dans l’historique discours du Palmarium le 15 décembre 1973, il fera volteface, quelques semaines plus tard, pour signer une fusion, à Djerba, en janvier 1974, avant de se décider finalement à la désavouer. Et en cette même année, le «Combattant Suprême» se fera élire président à vie par le Parti Socialiste Destourien. Et tant pis s’il faudra pour cela donner le premier coup de griffe à la Constitution tunisienne, bien avant que Ben Ali ne la malmène.

bourguiba-monastir

Atermoiements économiques et sociaux
Bourguiba ne s’intéressait pas outre mesure à l’économie, qui constitue pourtant le nerf de la guerre. Là aussi les voltefaces, les mesures cosmétiques, le manque de clairvoyance n’auront pas peu contribué à obérer le décollage de la Tunisie. Ainsi, on sera passé du socialisme d’Etat, sous la férule du tout-puissant ministre Ahmed Ben Saleh, au libéralisme de Hédi Nouira en 1970. Un changement de cap à 180 degré à coup de décret présidentiel. Et tous les Tunisiens n’auront pas leur part des fruits de la croissance. Le bilan des morts et des blessés du jeudi noir du 26 janvier 1978, sera quasiment équivalent à celui de la Révolution du 14 janvier 2011. Dans son ouvrage «La Tunisie de Bourguiba à Ben Ali», Mohsen Toumi avance que ces émeutes auront fait au moins 200 morts et 1000 blessés.  La répression aura été assurée par Ben Ali, nommé pour l’occasion, directeur de la sûreté nationale. Les miliciens du Destour, dirigés par Mohamed Sayyah (qu’on a pu voir à la réunion de Monastir), ont aussi pu donner libre cours à leur violence, contre les manifestants.

Bourguiba remplacera Nouira  le 23 avril 1980. Il jettera son dévolu sur Mohamed Mzali, qui préférait les discours fleuves aux dures réalités socio-économiques. Ses accointances saoudiennes (déjà), son penchant pour l’arabité, feront qu’il tentera de décrisper les tensions grandissantes entre le pouvoir et les islamistes. Las. Entretemps, l’application des recettes du Fond Monétaire International, aura une nouvelle fois mis le pays à feu et à sang, lors des «émeutes du pain», déclenchées à la fin de décembre 1983. Bourguiba reculera, mais Mzali servira de fusible. Et les Tunisiens assisteront à la fuite rocambolesque du premier ministre qui se déguisera pour franchir la frontière algérienne. Prestige de l’Etat ?

Façade moderne et monstres de l’arrière-cour
En somme, les trois décennies du règne de Bourguiba n’auront pas été un long fleuve tranquille, pour les Tunisiens. Elles auront même été plutôt houleuses, et marquées par une forte instabilité politique et sociale. Alors que dans des pays comme le Sénégal, la transition démocratique a été d’emblée mise sur les rails, grâce à un Léopold Sédar Senghor qui aura l’élégance de ne pas s’accrocher indéfiniment au pouvoir.

Certes, on pourrait préférer retenir l’éloquence du tribun, le panache de notre premier président. La façade moderne de la Tunisie a bien des attraits. Même si elle aura engendré à l’arrière-cour des monstres qu’on a aujourd’hui bien du mal à dompter. Curieusement, ceux qui se réclament aujourd’hui de son héritage, auront gardé le silence et évité de citer son exemple de 1987 à 2011. Par prudence, certainement. Mais aussi par calcul. Ils abattent aujourd’hui la carte de la nostalgie mortifère, comme un joker dans un poker menteur.

Désorientés par la vitesse des changements, déstabilisés par la crise, guère rassurés par un gouvernement qui peine encore à trouver ses marques, bon nombre de Tunisiens se tournent vers «le Père de la Nation», une figure tutélaire, presque un totem, auquel ils font appel comme pour déjouer le mauvais sort. Faut-il pour autant préférer aux hésitations de la jeune démocratie tunisienne, l’autoritarisme paternaliste du Zaim ? Et en dernière analyse, les quelques désagréments, et même les risques assumés, ne représentent-ils pas la rançon de la liberté ?

Oualid Chine

Bourguiba et la rançon de la liberté
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