Tunisie : Qui veut protéger les snipers ?
Dimanche, 06 Mai 2012 17:22

sniper-tunisieQue n’a-t-on pas dit sur les snipers. Ils seraient une simple rumeur, selon l’ex-premier ministre Béji Caid Essebsi. D’autres ont pointé du doigt la garde présidentielle et son directeur, le général Ali Seriati. Certains ont évoqué la piste des mercenaires étrangers. Mais voici que le rapport de la commission Bouderbala apporte à son tour son grain de sel.

Les déclarations de Caid Essebsi paraissent aujourd’hui pour le moins biaisées. Les Tunisiens se souviennent bel et bien de ces tireurs embusqués sur les toits, et qui ont pris pour cible passants et manifestants. Les témoignages abondent, et la thèse de la «rumeur» semble plus relever de la manœuvre politique, que d’une volonté réelle d’établir la vérité. 

Selon le rapport publié le vendredi 4 mai par la Commission nationale d’investigation sur les dépassements et les violences (Cnidv), il n’y a certes pas de corps constitué exclusivement de snipers. Mais si ce dossier à charge de plus de mille pages n’identifiera pas clairement ces tireurs d’élite, il affirmera cependant que les balles tirées par ces hommes appartiennent à la police et à l’armée. En d’autres termes des policiers, mais aussi des militaires, pourraient être impliqués. Mais même en cas d’identification des coupables, jusqu’à quel niveau serait-on prêt à remonter la chaîne du commandement ? La Grande Muette pourrait-elle miraculeusement se mettre à parler ?

En avril 2011, «les tribunaux tunisiens ont été saisis de 192 affaires d'assassinat de tunisiens par des "snipers" lors des événements de la Révolution» a indiqué une laconique dépêche de l’agence Tap citant une «source judiciaire». Précisant que «plusieurs agents de sécurité ont été arrêtés alors que d'autres font l'objet d'un mandat d'amener».

Plus d’une année plus tard, les seuls coupables à avoir été condamnés seront les meurtriers du jeune Slim Hadhri, tué le 13 janvier 2011, à Kerkennah. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’affaire des snipers fait du surplace. Devrait-on douter de leur existence ?

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Dans son émission «Envoyé spécial», diffusée le 27 janvier 2011, la chaîne de télévision France 2 exposera l’une des très rares images des snipers qui ont visé leurs concitoyens durant la Révolution Tunisienne. L’homme que la foule a découvert et qu’elle était sur le point de lyncher finira par se mettre en lieu sûr, sous l’objectif de la caméra. On apercevra le canon d’un fusil qui dépasse de la couverture dans laquelle il est enroulé. A tort ou à raison, sur les réseaux sociaux, des Tunisiens croiront reconnaitre cette même personne, dans l’équipe de sécurité rapprochée de l’ex-président provisoire de la République, M. Foued Mbazaâ.

La piste des mercenaires étrangers
Olivier Piot, journaliste français, collaborateur auprès du mensuel «Le Monde Diplomatique», sera parmi les tous premiers reporters étrangers à couvrir les jours de braises qui précédèrent la fuite de Ben Ali. Il est l’auteur d’un ouvrage intitulé «La Révolution tunisienne: dix jours qui ébranlèrent le monde arabe». Quand il a débarqué à l’aéroport de Tunis-Carthage, le 6 janvier 2011, il n’a pas déclaré sa qualité de journaliste, et a préféré se présenter comme «touriste». Un lieu où il fera par la suite d’étranges découvertes, qu’il consignera sur son blog, sur le site du très sérieux «Monde Diplomatique». Il recueillera ainsi le témoignage d’un «ancien officier de l’armée française», qui lui montrera de mystérieux voyageurs, bizarrement équipés. Olivier Piot rapporte ainsi les propos de son compatriote (qui était surement en Tunisie par «hasard»), sur un «groupe de militaires traversant le hall de l’aéroport» :

«Sûrement d’Afrique du Sud, indique-t-il sans hésiter. Ces mallettes, je les connais bien. Fusils pour snipers. Les petites grises, c’est pour les munitions. » Pourquoi l’Afrique du Sud ? «Vous avez vu leurs têtes ? Tous blancs. Ce sont des mercenaires formés là-bas. Tarif : de 1 000 à 1 500 dollars par jour».

Une scène qui intervient dans un contexte où Michèle-Alliot Marie, ex-ministre française des Affaires Etrangères, (qui a conservé de solides appuis dans les services de sécurité depuis ses passages successifs à la tête des ministères de la Défense et de l’Intérieur) avait proposé une aide sécuritaire  au régime de Ben Ali. L’officier français cité par Olivier Piot ferait-il incognito partie de son dispositif de secours ?  Mais voici que le rapport de la commission Bouderbala indique que les balles tirées par les snipers appartiennent à la police ou à l’armée tunisienne. Or les deux thèses ne se contredisent pas nécessairement. Ben Ali aurait pu être tenté de faire appel à des «compétences» étrangères pour certaines opérations, en laissant des Tunisiens faire le gros du travail. Certains ont même été désignés à la vindicte populaire, en parfaits boucs émissaires.

La garde présidentielle et Ali Seriati
ali-seriatiDurant les jours qui ont suivi la fuite de l’ex-dictateur Ben Ali, certains médias se sont acharnés sur la garde présidentielle, et l’ont accusée de tous les maux. Ainsi, ce serait parmi ce corps d’élite qu’auraient été principalement recrutés les snipers, ces tueurs qui visaient de sang froid leurs frères. Or le rapport de la commission présidée par Taoufik Bouderbala sera sans équivoque sur ce point. On saura ainsi que «durant la Révolution, la garde présidentielle n’a tiré aucune cartouche». Et c’est bien ce que clame leur commandant, Ali Seriati depuis juin 2011, en appelant à cors et à cris une expertise balistique, à même, selon lui, de déterminer l’identité des assassins, ou au moins, le corps auquel ils appartiennent. Une chaîne de télévision tunisienne fera pourtant état d’un assaut lancé par l’armée contre la sécurité présidentielle. Ce ne sera d’ailleurs pas l’unique invention télévisée en ces jours de plomb. Intox délibérée ? Manipulation ? Fausse information transmise par certaines parties directement intéressées par le déroulement des événements ? On n’en saura pas plus, dans le rapport, qui innocente toutefois clairement la garde présidentielle. Mais alors, qui avait intérêt à «mouiller» ainsi un corps d’élite aussi important ? Quel bénéfice en tirait-il ? Et quel enjeu véritable vaudrait-il le sacrifice d’une une unité d’élite, à même de continuer à servir la Tunisie ? Qui aurait donc intérêt à protéger les snipers ?

Autant dire que ce dossier n’a toujours pas livré ses secrets. Et le mystère toujours entretenu semble aussi menaçant qu’explosif. Mais plus de 17 mois après la fuite du dictateur, les Tunisiens sont en droit de connaître la vérité, toute la vérité. Et en attendant, des blessés de la Révolution continuent de trimballer des cartouches dans leur corps. Et aucun sniper n’a été jugé, ni même, à notre connaissance, arrêté.

Oualid Chine

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