Jeudi, 16 Août 2012 03:00

tunisieTribune. Un regard sans concession porté sur la Révolution et l’évolution de la Tunisie. Une analyse que nous a fait parvenir l’essayiste et écrivain Ridha Ben Slama, actuellement conseiller à la Public Authority For Industry du Koweït, après avoir été consultant auprès de la Commission Européenne et du Programme des Nations Unies pour le Développement.

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Le "séisme" qui s'est produit en Tunisie (décembre 2010-janvier 2011) est une révolution inédite par certains aspects : elle n’a pas été conduite par des partis politiques ou des "leaders" -de la capitale-, mais elle a été déclenchée depuis les régions intérieures, elle s'est distinguée par une absence totale de contenu idéologique ou religieux. Les manifestants revendiquaient la justice sociale, un développement équitable entre les régions, la liberté et la dignité... Pendant des semaines, c’est «la Rue» qui a commandé et non pas un pouvoir politique désarçonné.

ridha_ben slamaLes ingérences étrangères constatées ainsi que les tentatives entreprises par certains comparses du système déchu n'étaient que des "répliques sismiques" et ne diminuent en rien le caractère authentique de cette révolution. Quelques caciques du régime déchu auraient caressé l’espoir d’une reprise en main rapide de la situation. Toute révolution de cette ampleur entraine des réajustements ou une tendance à la  récupération de la part des puissances et des velléités de la contrecarrer par les résidus de l'ancienne équipe.

Les Tunisiens ont réussi jusqu'à présent à circonscrire tous débordements sérieux observés ailleurs. L'équipe qui a piloté la première étape transitoire a réussi tant bien que mal à gérer une situation explosive. Il convient de reconnaître qu'elle a tenu parole sur deux promesses essentielles : garantir les élections pour une Constituante avec pour la première fois l'établissement d'une Instance Supérieure Indépendante pour les Elections et exiger des membres du gouvernement l'engagement de ne pas se présenter au suffrage pour affirmer leur volonté de se concentrer sur la gestion courante sans arrière-pensées électoralistes.   

En revanche, l'étape qui a commencé au lendemain des élections (23 octobre 2011) s'avère porteuse de périls. Pourtant, même ceux qui ne partagent pas leurs thèses et refusent l'intrusion du religieux en politique, par principe et en tenant compte des "expérimentations" risquées ailleurs, escomptaient que ce gouvernement provisoire se comporte loyalement et puisse parvenir à faire franchir ce cap difficile au pays, dans l'intérêt de tous. N'a-t-on pas fait preuve de compréhension à leur égard pour minimiser les maladresses de l'apprentissage ? Longtemps exclus de la chose publique, c'est effectivement la première fois qu'ils se retrouvent aux commandes, confrontés à la réalité du pouvoir, aux difficultés économiques et à des revendications sociales exacerbées.

De jour en jour, la perspective d'une gestion convenable dans un esprit de concertation, qui devait être couronnée par une nouvelle constitution répondant aux aspirations de libertés et de dignité pour tous les citoyens tunisiens sans distinction, s'étiolait jusqu'à se dissiper. L'espoir a fait place à une défiance à l'égard de ceux qui tiennent les commandes, assemblés sous le vocable de "troïka", dans un attelage aléatoire qui regroupe un chef de file prépondérant le parti islamiste Ennahdha et deux appoints Ettakatol et le Congrès pour la République.

Or, le parti d'Ennahdha, qui dispose du premier ministère et des départements de souveraineté depuis dix mois, arcbouté sur un groupe de 89 députés (sur 217) à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC), porte la responsabilité d'une gouvernance transitoire catastrophique. Se prévalant à l'excès d'une légitimité électorale, il entend étouffer toute critique venant de tous les « empêcheurs de tourner en rond » de l'opposition aux média en passant par la centrale syndicale...

La confiance est un facteur déterminant pour agir en bénéficiant de l'adhésion du plus grand nombre possible, particulièrement en période post révolutionnaire. Elle se mérite et ne se décrète pas, c'est ce que les islamistes ne veulent toujours pas comprendre. Aujourd'hui, la défiance et la suspicion s'accroissent sous l’effet d’une absence d’efficience pour résoudre les problèmes les plus pressants qu’ils sont supposés traiter.

ridha_ben slamaCe constat peut être étayé par le rappel de quelques faits avérés. Tous les observateurs se sont accordés à souligner qu'Ennahdha et ses partisans étaient totalement absents durant les différentes phases du soulèvement. Pendant la campagne électorale, de sérieux doutes ont plané et planent encore sur leurs sources de financement. Ils n'ont pas hésité à transgresser les règles en utilisant des pratiques discutables pour acheter les voix et prodiguer des promesses mirobolantes aux électeurs. Comme ils ont exploité indélicatement les quelques défaillances dans l'organisation de l'Instance Supérieure Indépendante pour les Elections (ISIE) pour pousser leur avantage. En outre, ils n'ont pas hésité à fomenter certains incidents pour canaliser le débat à leur profit.

Les résultats finaux des élections annoncés le 14 novembre 2011 par l’ISIE, donnaient Ennahdha vainqueur avec 1.500.649 voix (89 sièges) sur 4.308.888 votants dans les 33 circonscriptions, en Tunisie et à l’étranger. Les votes se répartissaient de la manière suivante : 4.053.148 suffrages exprimés sur des listes (94,1%), 155.911 bulletins invalides (3,6%) et 99.829 bulletins blancs (2,3%).

Il convient de rappeler que l’Institut National de la Statistique estime pour sa part le nombre de Tunisiens en âge de voter à sept millions et demi, sans les inscriptions des Tunisiens de l’étranger. Selon l’ISIE, 4,440 millions d’électeurs, dont 4,100 millions en Tunisie, se sont inscrits volontairement sur les listes électorales. Par conséquent, il y aurait plus de 3 millions de Tunisiens en âge de voter qui ne se sont pas inscrits et n'ont pas voté. Trois millions ce n'est pas peu, ces électeurs ont été soit désorientés par le foisonnement de listes et de candidats (il y a eu 11 686 candidats enregistrés sur 1 517 listes dont 828 listes partisanes, 655 listes indépendantes et 34 de coalitions) ou mécontents de la situation pour plusieurs raisons, mais certainement pas acquis aux thèses d'Ennahdha sinon ils n'auraient pas hésité à l'exprimer surtout que ce parti promettait le paradis à ceux qui accepteraient de voter pour ses candidats.

Pour résumer, Ennahdha avait récolté 41% des voix. Pourtant, si l'on tenait compte des trois millions de Tunisiens en âge de voter qui ne se sont pas inscrits et n'ont pas voté, ils ne recueilleraient que 20% environ (1 électeur sur 5) ! Ces chiffres relativisent considérablement la place d'Ennahdha dans un paysage politique en mouvement et auraient dû les inciter à davantage d'humilité. 

C'est à partir d'une évaluation hasardeuse de la situation que les dirigeants du parti islamiste ont procédé à une gestion inappropriée des affaires. Il aurait été plus judicieux de tirer les leçons des résultats électoraux, tout en prenant en considération le poids réel de leur parti dans le pays et parier sur une nécessaire concertation dans la concorde avec toutes les forces vives du pays (partis d'opposition, centrale syndicale, organisations de la société civile…) pour élaborer la nouvelle constitution et traiter les dossiers les plus urgents. Au lieu de cela, les islamistes se sont confinés dans une posture rigide, parés de leur suprématie toute relative à l'ANC, se persuadant de la sorte qu'ils pouvaient se permettre d'imposer leurs vues et façonner la société tunisienne selon leurs conceptions. Bardés d'une légitimité institutionnelle qui ne cesse de s'éroder, ils s'évertuent en sus à contrecarrer une éventuelle alternance lors des prochaines élections.

Au lieu de tenir compte de cette conjonction de faits (une aubaine) qui les a largement avantagé, alors que rien objectivement ne prévoyait leur survenue avec cette pesanteur, et plutôt que de faire preuve de discernement et de retenue,  les dirigeants d'Ennahdha et leurs partisans ont usé et abusé du double discours, ont commis des bévues à répétition  et exhibé leur incompétence avec arrogance suscitant un sentiment de méfiance à leur égard. Il faut ajouter leur immobilisme, pour ne pas dire complicité, face aux brutalités persistantes commises par leurs auxiliaires wahhabites et autres nervis rétribués. Les Tunisiens ont assisté déconcertés à des postures fascisantes à travers la multiplication des agressions physiques qui ont ciblé même certains députés de la Constituante, des avocats, des écrivains, des artistes, des intellectuels, des journalistes et de simples citoyens, sans que ce gouvernement provisoire ne réagisse efficacement pour mettre fin à ce désordre entretenu.

De basses manœuvres de diversion se sont multipliées, soulevant de faux débats et des polémiques sur des thématiques stériles : l'excision des filles (!), la polygamie, le niqab dans l'enceinte universitaire, la chariaa, la punition de l'atteinte au sacré … avec en prime un défilé de prédicateurs "importés" aussi obscurantistes et burlesques les uns que les autres.

ridha_ben slamaLeur gestion calamiteuse des affaires a rogné inexorablement sur leur crédit initial en considérant les Tunisiens déçus par leurs "prouesses" même parmi leurs électeurs. Depuis son investiture, ce gouvernement provisoire a donné la pleine mesure de son ineptie dans tous les domaines ! Vraisemblablement, les "stratèges" d'Ennahdha craignent, à juste titre, que la situation ne se retourne à leurs dépens. Il est fort probable que les conditions qui avaient prévalues lors des dernières élections ne se renouvelleront pas. Aussi, ont-ils fait un choix catastrophique : renoncer à toute idée de concertation avec les différentes forces politiques et sociétales pour essayer de résoudre les problèmes qui réclament des solutions urgentes. Ils cherchent par tous les moyens à peser sur le déroulement de la période transitoire, forçant ainsi le sort en vue de tenter de dérouter les prochaines élections en leur faveur. Pour cela, ils ont pris par touches successives des décisions qui sont à même d'entacher la neutralité et la transparence des élections de 2013, confirmant ce que beaucoup soupçonnaient déjà.

Des nominations en cascade ont été effectuées en fonction de leur allégeance partisane (issus d'Ennahdha). Ces nominations visent essentiellement à aiguillonner et infléchir le déroulement des prochaines élections, alors que le gouvernement est provisoire (une année) et n'autorise nullement cette offensive qui s'assimile à une razzia :

  • Le premier responsable du Centre National de l’Informatique (CNI) qui a joué un rôle très utile lors des élections du 23 octobre 2011, tant au niveau de la mise à jour des fichiers électoraux à partir de ceux de la Carte d’Identité, qu’au niveau des différentes applications utilisées à cette occasion et l’intégration de l’ensemble du système.
  • Les dirigeants de l’Institut National de la Statistique (INS) et du Conseil National de la Statistique (CNS).
  • des dizaines de directeurs généraux et de PDG nommés dans les administrations centrales et les entreprises publiques.
  • des gouverneurs (préfets) et des délégués par dizaines.
  • les responsables des Médias Publics Tunisiens, depuis les rédacteurs en chef jusqu’aux directeurs généraux des institutions.
  • les conseils municipaux remplacés par des délégations spéciales dont les présidents et les membres sont des proches d’Ennahdha ou carrément issus de ce parti.
  • Le gouverneur de la Banque Centrale …

En parallèle, les députés de ce parti à l'ANC n'ont cessé de biaiser pour retarder le parachèvement de la Constitution dans les délais impartis et l'adoption de textes de lois essentiels. Tous les observateurs dénoncent les atermoiements calculés et le flou juridique entretenu pour différer l'adoption notamment de ces textes qui permettront :

  • d'activer l'Instance Supérieure Indépendante pour les Elections et de préserver son caractère véritablement indépendant, il suffit de lire le projet qu'ils présentent pour comprendre où ils veulent en venir,
  • d’introduire les procédures administratives régissant l’accès à l’information et la création de l’Autorité Indépendante de l’audiovisuel,
  • de décider l’entrée en vigueur effective des décrets lois N115 et 116 relatif à la liberté de presse, d’édition et de publication,
  • d'appliquer le décret-loi N° 116 de l’année 2011, daté du 2 novembre 2011, relatif à la liberté de communication audiovisuelle et à la création d’une Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle,
  • de mettre en place une plateforme pour l'instauration d'une véritable justice transitionnelle et d'une magistrature indépendante.

Tous ces faits et actes ont contribué à ruiner la crédibilité de ceux qui se hasardent à gouverner et ont abouti à une perte de confiance. Le comportement d'Ennahdha, qui domine la coalition, a scié la branche sur laquelle il est assis. Désormais, le doute s'est emparé des esprits sur les desseins inquiétants de ce parti.

Plus encore, les observateurs avisés (partis politiques et associations) ont relevé à maintes reprises les compromissions avec certains "mentors" étrangers qui les financent en avançant leurs pions, ils tentent d'appliquer leur feuille de route en entretenant insidieusement la rhétorique fondée sur "le soutien à la démocratie". Ce qui ne manque pas de provoquer des effets pervers et accentue leur discrédit aux yeux des Tunisiens qui souhaitent développer des relations de coopération et d'amitié avec tous les Etats, mais réprouvent toutes formes d'ingérence.

Le malaise est bien réel à l'égard des islamistes tunisiens qui ont intérêt à corriger leur copie, car tant de signes et d'agissements confirment qu'ils veulent mettre en place un modèle de société rétrograde et liberticide, une domination totale du champ politique par l'étouffement de toutes les voix dissonantes.

Mais cela ne signifie pas pour autant que les Tunisiens s'abandonnent à ce fatum moyenâgeux ou se désintéressent de construire un avenir meilleur dans un pays où il fera bon vivre. Il y a tant de raisons d'espérer. Surtout avec la vigueur et la détermination d'une société civile affranchie, combative et vigilante qui est capable d'organiser des mobilisations citoyennes animées par les valeurs de liberté et de tolérance, parvenant malgré tout à faire reculer les suppôts de la régression sur plusieurs sujets essentiels.

Ridha Ben Slama
Auteur de "Libertés fondamentales et mode de corruption des systèmes"- Editions Thélès- France – février 2010.

 

Tunisie : L’Histoire n’avance pas à reculons
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